Pour bien comprendre ce parcours, il faut tout d’abord éclaircir le sens du terme « émancipation ». L’émancipation, c’est l’affranchissement d’une autorité, d’une dépendance morale, d’un préjugé.
Pourquoi ce terme est-il au pluriel dans le parcours ?
Tout simplement parce que Rimbaud s’affranchit de plusieurs types d’autorité : familiale, sociale, politique, poétique.
Ainsi, Les Cahiers de Douai peut se lire comme l’histoire abrégée des émancipations créatrices d’Arthur Rimbaud.
La première émancipation de Rimbaud, c’est celle à l’égard du foyer familial et de la pression maternelle à laquelle il échappe lors de ses fugues.
Les haltes heureuses « Au Cabaret-Vert » ou dans la « salle à manger brune » de la Maline constituent pour l’adolescent une libération.
Les femmes rencontrées incarnent le contre-modèle de sa mère : nourricières, inspirantes, elles dégagent chaleur et hospitalité. Si le foyer familial est une prison, un lieu austère, les auberges dans lesquelles Rimbaud fait halte en Belgique représentent un espace de sensualité, de liberté et d’émancipation.
Les Cahiers de Douai retracent aussi l’émancipation de l’enfance et la découverte de l’adolescence.
Dans « Sensation » ou « Ma Bohême », Rimbaud découvre la sensualité et le désir amoureux, partagé dans « Première soirée », à sens unique dans « Les reparties de Nina ».
Le jeune poète se forge un personnage en marge de la société, comme en témoigne sa désinvolture dans « A la Musique » : « “Moi, je suis débraillé comme un étudiant ”».
Cette tenue vestimentaire impertinente symbolise une émancipation morale et sociale où le poète évolue en marge des codes sociaux et moraux étouffants.
Mais Rimbaud rêve aussi d’émancipation collective et politique.
Le thème de la Révolution est très présent dans les Cahiers de Douai (comme dans « Le Forgeron »).
Le ton sarcastique envers Napoléon III, « raide sur son dada » s’inscrit dans une perspective de lutte contre les régimes oppressifs.
Les Cahiers de Douai donnent enfin à voir l’émancipation poétique de Rimbaud. Avant de s’en affranchir, le jeune poète imite les modèles littéraires qui lui sont chers.
Certains poèmes s’apparentent ainsi à des exercices de style où Rimbaud réécrit François Villon (le « Bal de pendus » est un pastiche de « La ballade des pendus » de Villon), Clément Marot (« Vénus Anadyomène » s’inspire du blason « Du Laid Tétin » ), Victor Hugo (« Soleil et Chair » fait songer aux Contemplations).
Si les poèmes de Cahiers de Douai sont assez traditionnels dans leur forme – nombre d’entre eux sont des sonnets en alexandrins ou octosyllabes – Rimbaud, qui joue sur les rythmes et disloque le vers traditionnel, montre déjà un profond désir de renouvellement de la tradition, qui sera confirmé par ses recueils ultérieurs.