Objectifs du cours
Ce cours expose les principales analyses portant sur la question de la croissance économique.
Montrer :
- Comment les théories de la croissance ont été amenées à se renouveler
- Comment le rapport entre croissance et répartition du revenu fait l’objet d’oppositions théoriques. - Le rapport entre croissance et réchauffement climatique.
Chapitre 1 : La croissance économique : Définitions, Mesures et Lectures Critiques
Introduction
Difficile d’ignorer la primauté accordée à la notion de croissance économique (Augmentation de la croissance va permettre de réduire le chômage, de réduire la dette etc).
Cette omniprésence interroge sur voies par lesquelles s’est imposée la croissance comme priorité des politiques économiques.
Omniprésence → impossibilité de penser aux problèmes économiques (chômage, dettes publiques, déficits public etc) sans se référer à la croissance
La crise financière globale (CFG) ainsi que la crise sanitaire ont montré la dépendance de nos économies à la croissance.
Ces 2 crises ont aussi souligné relation entre baisse de la croissance et déception quasi-dogmatique.
→ politiques d’emploi, sociale et réduction de dette
En l’absence de croissance les politiques d’emplois, sociales et les réductions de la dette sont réduites car les perspectives économiques sont considérés comme mauvaise.
I – Éléments de définitions
croissance économique : augmentation annuelle valeur monétaire des biens et services produit dans un pays (+ coûts de production des services fournis par secteur public)
→ Objectif explicite de politiques économiques depuis années 1930 et 1940 (pour évaluer le coût de la Grande Dépression (GD) et de la Guerre)
Dans période d’après-guerre, adoption par principaux États de l’objectif de croissance économiques pour atteindre la prospérité.
Pour McNeil, historien de l’environnement, la priorisation de la croissance est l’idée la plus importante du 20ème siècle.
2 raisons justifient cette position :
- L’idée de croissance était au cœur des deux idéologies de la guerre froide.
- Les politiques sociales et économiques ayant résulté de la priorité absolue de la croissance ont remodelé la vie humaine de manière irréversible.
I – 1 La notion de paradigme
Pour caractériser place occupée par la croissance dans les sociétés contemporaines malgré ses limites de plus en plus apparentes, → paradigme de la croissance (Schmelzer, 2016)
→ En épistémologie, paradigme : ensemble de croyances, de valeurs, de techniques partagées par les membres d’une communauté donnée qui crée la normalité et réprime les idées contradictoires (Kuhn, 1996, p.175)
La croissance = « paradigme social » pour la construction et la légitimation duquel les économistes ont joué un rôle important.
→ ensemble de discours académiques, politiques et sociétaux, de théories et de standards statistiques qui diffusent l’idée que la croissance est un processus désirable, impératif et illimité.
A partir des années 1950, croissance est devenue une manière de décrire la vie économique et un concept scientifique
Paradigme de la croissance repose sur un certain nombre d’hypothèses :
- La croissance, mesurée par les statistiques, est nécessaire au progrès
- La croissance est illimitée et reflète l’idée de bien-être
- La quête de la croissance devrait être le premier objectif des politiques économiques - La croissance est une solution pour désamorcer les conflits politiques et sociaux
I – 2 Genèse et ascension du paradigme de la croissance
acceptation générale de la poursuite de la croissance comme objectif clé dans le monde entier → 2 oublis :
→ Réalité de l’expansion économique à l’échelle de l’histoire (1820 en GB puis diffusion)
→ La croissance comme catégorie centrale du discours économique et public ainsi que sa diffusion dans le langage courant
L’émergence du paradigme de la croissance c’est faite en 3 étapes :
1 – Avec industrialisation économies capitalistes du 18ème siècle, apparaît notion progrès économiques au même moment que approches théoriques classiques de la croissance.
2 – Dans 1920’ et 1930’, importantes avancées statistiques, réactions politiques à GD et regain d’intérêt pour macroéconomie.
3 – situation d’après guerre, reconstruction européenne et compétition entre blocs de la guerre froide
→ Ces 3 moments ont progressivement fait de l’expansion économique le principal objectif de politique économique
6 facteurs ont joué un rôle dans cette ascension de la croissance :
→ discours autour de la croissance était au cœur de l’élaboration des politiques de reconstruction dans l’après guerre
Historiens parle de l’esprit de croissance
→ Périodes d’après guerre est une période d’affirmations des Etats/nations avec production de statistiques économiques nationales (PIB)
→ La croissance a amélioré le niveau de millions de personnes même si c’est de manière inégale sur le plan social et géographique
→ Piketty (2014) : la croissance économique est essentielle pour contrer les tendances du capitalismes à augmenter les inégalités (les inégalités diminuent pendant les périodes de croissance économique et augmentent pendant les périodes de crises ou de récession)
→ Promesse d’une hausse perpétuelle du niveau de vie a réuni des communautés opposés autour de poursuite d’un enrichissement mutuel.
→ Promesse de mobilité sociale, d’amélioration sociétale et de stabilité publique ont servi de justificatifs aux sacrifices consentis au nom de la croissance.
→ Transformation des conflits sociaux en problèmes non idéologiques : productivité a occulté la lutte des classes
I – 3 Les limites du paradigmes de la croissance
Malgré vertus attribuées à la croissance, une longue histoire de désaccords et de conflits accompagne la domination de l’esprit de croissance.
1 – Écologistes, géologues et historiens utilisent le concept d’anthropocène pour parler des transformations fondamentales liées au fait que l’humanité est devenue la force dominante de la planète
2 – Oppositions sur la façon de calculer le revenu national, de produire des données statistiques et le rôle qu’on leur attribue
→ Ces données deviennent le vecteur de revendications ou le porteur d’une vision particulière du monde
3 – La poursuite de la croissance laisse de côté la question des inégalités. Elle occulte également le fait que la croissance a permis de légitimer les relations de domination dans les pays du sud (années 1960 et 1970)
II – La mesure de la croissance : une perspective historique
Assimilation de la richesse produite par un pays au PIB est le fruit d’une longue histoire ou économistes (Petty, Clark, Kuznets...) et évènements extrêmes ont joué un rôle déterminant.
→ PIB est devenu norme internationale et sa croissance a acquis le statut symbole du progrès et de la prospérité économiques.
L’histoire complexe du PIB montre comment cet indicateur a acquis ce niveau de pouvoir et les raisons de son triomphe.
II – 1 Une histoire politique du PIB
Comment mesurer la puissance des nations ?
Les premières tentatives de quantifications concernaient le revenu national. La production nationale est estimée bien plus tard
A – L’arithmétique Politique de William Petty (1623-1687)
Petty → précurseur sur recherche de données pour calculer le revenu national.
Combinaison et interprétation de ces données = source de pouvoir pour l’État mais également pour ceux qui les déterminent
Face à crise politique majeure au milieu du 17ème siècle,
calcul du revenu national du royaume en estimant la consommation (les dépenses quotidiennes par habitant)
→ (environ 4O M de livres par an)
Il est possible de connaître les conditions économiques d’un pays et de voir comment est généré revenu national
2 défis :
→ démontrer qu’un système fiscal modifié pourrait rapporter à l’Echiqiuer des revenus plus important
→ montrer que l’Angleterre était économiquement et militairement au même niveau que la France et la Hollande
Dans The Economics of Welfare, Pigou explore plus en détail sujet du revenu national. Pour lui, le rôle de l’économie comme science est d’améliorer la situation sociale
- identifier mesures pratiques pour améliorer bien être
Bien être doit être mesurable en termes monétaire
Économiste du 20ème siècle n’étaient pas favorables aux idées de Petty, peu considéraient qu’en augmentant la richesse ou le bien être, la question sociale serait résolu.
B – Les avancées décisives de Colin Clark
Insatisfait par approches économiques insuffisamment empiriques et trop théoriques, Clark (1905- 1989) renoue avec l’arithmétique politique de Petty.
→ seuls données et empirisme produisent de la connaissance et l’action de l’État doit s’appuyer sur l’analyse des statistiques disponibles
Devant aggravations conséquences de la grande dépression et manque de données pour décrire la situation économique, Clark présente estimation de revenu national GB
Dans lignée de Marshall, Clark : revenu national = somme totale du prix de marché de tous biens et services disponibles pour consommation au cours d’une période.
→ ce chiffre incluant dépréciation du capital, on parle de revenu « brut »
Clark est aussi le premier à calculer le revenu national selon 3 approches standard (Production, revenu et dépense)
Pour lui, seule manière valide de mesurer progrès économique → valeur des biens et services produits au cours d’une année et disponible pour C et I
C – Le PNB selon Kuznets :
Adepte de collecte et analyse précise de données comme étape prioritaire de sa démarche, travaille pour NBER à partir de 1929 sur cycles économiques.
Équipe de NBER avait déjà calculé le revenu national des USA au début des 1920’ sans qu’il n’y ait de suite immédiate à ces travaux
→ revenu national pas une idée centrale des débats politiques
En 1931, au milieu de la grande dépression, manque de données chiffrées sur réalité économique US → besoin urgent d’action pour combler lacunes statistiques
Juin 1932, résolution présentée par Congrès → calcul du revenu national est une mission du gouvernement.
Doutes sur méthode d’estimation du ministère du commerce → Kuznets analyse critique de la méthodologie
1933 : publication de « National Income »
→ revenu national doit aussi tenir compte part subjective : satisfaction de chaque individu résultant de son activité économique
Pour Kuznets, même si revenu national pourrait être assimilé à la capacité productive et décrit sur long terme enrichissement ou appauvrissement d’un pays
→ mise en garde contre surestimation potentiel explicatif du revenu national car caractère univoque d’un tel indicateur est contestable
Pour éviter mauvaises interprétations, conscience de l’écart entre ce qui peut être mesuré et ce qui devrait être mesuré
→ revenu national : photographie de la situation économique sur un moment précis
(Comparer les approches de Clark et de Petty ? (potentiel question sur ça ou autres auteurs) - comparer contexte
- comparer méthodes
- comparer les prolongements)
Reconnaissance revenu national comme information statistique significative et gain de terrain idée qu’il pouvait mesurer progrès économique
EX :
1936 : campagne de Roosevelt insiste sur augmentation revenu national lors des 4 années précédentes comme signe efficacité de sa politique économique.
1938 : présentation budget annuel, hausse du revenu national devient objectif explicite « nous devons repartir sur une pente longue, régulière et ascendante du revenu national »
Revenu national → statut de thermomètre état économie D – Influence de la théorie keynésienne
Jusqu’aux années 1940, utilisation des statistiques par gouvernements n’était pas très répandue. Keynes, pas convaincu par travaux de Clark malgré l’intérêt qu’il leur portait, n’usa pas de sa notoriété grandissante pour convaincre gouvernement de nécessité de déterminer revenu national. Avec début de WW2, changement d’avis de Keynes sur importance données statistique : naissance de la comptabilité nationale et début de la révolution statistique ;
Création commission britannique chargée de calculer revenu national.
James Meade et Richard Stone systématiquement les idées de Clark en tenant compte des critiques de Keynes.
→ Mise en place cadre méthodologique international de comptabilité nationale
Travaux de Meade et Stone débouchent sur la détermination d’agrégats comme revenu national, C, S et I
Meade et Stone établissent SCN (système de comptabilité nationale) proche de l’arithmétique politique de Clark et Petty. Même si système n’accordait pas d’importance particulière au revenu national ou à son taux de croissance.
E – Vers le produit national brut
Avec conversion partie importante politique et universitaire aux idées keynésiennes, recherche d’informations sur agrégats économiques
Importance des politiques économiques actives faisait presque consensus ; grâce disponibilité des données statistiques → possible détermination ampleur mesures d’infrastructures publiques requises USA (1940) : première estimation du PNB, du côté de la production pour connaître sensibilité de l’économie aux dépenses militaires
Entrée en guerre des USA → concentration sur la production
Hausse des dépenses militaires débouche sur changement structure économique des USA sans que effets soient clairement identifiées
1942 : Milton Gilbert joue rôle capital dans remplacement revenu national par produit national brut comme variable principale de politique américaine
Son étude : pas de relation entre hausse des dépense annuelles de défense et baisse de la consommation privée entre 1940 et 1941
Au contraire consommation privée et revenu national augmentent
II – 2 Qu’est ce que le PIB ?
La valeur totale de la production économique intérieure d’un pays au cours d’une période spécifique.
Valeur car
→ PIB est exprimé en unités monétaires (ni quantité, ni qualité)
→ toutefois pas prix de marché mais valeur actualisée (VA)
Croissance → taux de variation du PIB d’une période à l’autre.
Exprimée en pourcentage et ajustée par les prix
Brut → pas de crises en compte de la détérioration du capital
Intérieur → seules comptent activités productives effectuées dans frontières nationales (nationalité et domicile ne sont pas importants)
→ PIB est différent du PNB
Avec globalisation, plus pertinent de déterminer la production effectuée par un pays sur son territoire (depuis années 1990 PNB → PIB)
II – 3 Les méthodes de calcul du PIB
3 méthodes pour déterminer le PIB. Par construction, résultats de ces 3 méthodes doivent coïncider :
Par la demande
PIB = Consommation + G (consommation de l’état) + I + variation de stock + (X-M) - Par les revenus
PIB = Salaires + Profit + Impôts (sur la production et importation) – Subventions
En France, calculs de l’INSEE se basent essentiellement sur l’approche par les dépenses.
Malgré ces différentes méthodes, le PIB mesure la production. La croissance économique est une croissance de la production de biens et services.
Critique ancienne du PIB → concept matérialiste
III – Evolution de la croissance
III – 1 Des origines de la croissance à la fin des années 1990
Madisson (2001) L’économie mondiale – Une perspective millénaire → reconstitution des frandes étapes de la croissance :
1000 à 1820 : croissance très faible et qualifiés d’extensive car elle couvre à peine la croissance démographique
Phase 1 : 1820/1870 :
2/3 de la croissance mondiale est attribuable à l’Europe (Allemagne, Belgique, RU, et PB). Sur plan technologique, domination Royaume Uni avec révolution industrielle.
Transition des économies de l’agriculture vers l’industrie.
Phase 2 : 1870 – 1913 :
Accélération et généralisation de la croissance
PIB mondial augmente deux fois plus vite qu’a la période précédente
Période marqué par :
- amélioration générale moyens de communication
- forte internationalisation des facteurs de production (flux migratoires massifs vers les USA et mobilité du capital)
- Insaturation de l’étalon or
Phase 3 : 1913 – 1950 :
Période marqué par une série d’instabilités :
- Politique (deux guerres mondiales, perte hégémonie britannique)
- Monétaire (passage difficile entre les deux SMI, vague hyper-inflationistes) - Financière (crise de 1929 et ses répercussions économiques)
Phase 4 : 1950-1973 : Les années glorieuses
Augmentation moyenne du PIB mondial de 4,9% par an et des X mondiales de 7% par an Plusieurs facteurs explicatifs :
- Politiques nationales de promotion forte demande et niveaux d’emplois élevés (politiques keynésienne)
- Le potentiel de l’offre est important grâce à l’accélération du progrès technique US et sa diffusion - accélération des échanges internationaux
Phase 5 : 1973 – 1998 : Une période instable
3 événements majeurs au début de cette période :
La stagflation, l’effondrement du système des taux de change fixes de Bretton Woods et les chocs pétroliers
Evolution de la croissance contrastée :
- Ralentissement en Europe occidentale
- Atonie de la croissance US et augmentation des dépenses militaires
- Miracle asiatique (Thaïlande, Philippines, Indonésie, Malaisie et Corée du Sud)
- Amérique du sud : performances faibles depuis la crise de la dette
- Afrique : effets négatifs des PAS
coexistence de taux différents au sein de chaque zone géographique selon les périodes Domination de l’Europe puis rattrapage par les USA. Sur période 1950-1973, bond de l’économie japonaise (croissance annuelle moyenne du Japon est de 9,3%)
2 phénomènes :
- convergence : rattrapage rapproche pays en retard du pays leader par des taux de croissance plus élevés ;
- divergence : creusement des écarts de richesse avec taux de croissance faibles des pays les moins développés
III – 2 La croissance des années 2000
Ralentissement important de la croissance mondiale sur décennie 2007-2016 : succession de crises Au cours de cette décennie, croissance mondiale en moyenne de 3,5% par an, soit 1/2 point en dessous du rythme enregistré pendant la décennie 1997-2006.
basculements des moteurs croissance des pays développés vers les émergents : croissance moyenne de 1,1% contre 2,5% sur les dix années précédentes, alors que croissance pays émergents quasi stables 5,5% par an.
Quelques incertitudes :
Projections : croissance mondiale devrait chuter à 2,9% en 2023, avant de remonter à 3,1% en 2024 Hausse des taux d’intérêts et guerre en Ukraine pèsent sur l’activité économiques
Interrogations sur la reprise économique en Chine
Conclusion
Malgré limites importantes et plus en plus visible croissance du PIB continue de jouer un rôle central dans l’orientation des politiques économiques.
Son histoire montre à quel point elle est irrégulière en fonction de l’évolution de la conjoncture et des régions du monde.
La contestation de sa poursuite comme priorité absolue se généralise et ouvre la voie à d’autres horizons comme le post croissance ou la décroissance comme alternatives pour contenir ses effets négatifs.
