✦ Dans les années 1920, les premières réflexions sur la puissance des médias ont émergé
➞ En 1944, Paul Lazarsfeld (1901-1976) publiait un ouvrage notant que la campagne électorale présidentielle de Franklin D. Roosevelt (1882-1945) était faible avec des relations personnelles jouant un rôle crucial tandis que les médias avaient tendance à amplifier les événements préexistants
⇾ Avec l’avènement de la télévision et d’Internet en 1960, un débat sur un éventuel conditionnement des individus a été relancé ; les travaux scientifiques étant plutôt critiques à ce sujet suggèrent que les réseaux sociaux ne conditionnent pas les individus
➞ Parallèlement, l’utilisation forcée des sondages s’est imposée avec des instituts de sondage s’imposant comme des instances habilitées à représenter la nation : cette approche visait à fournir une technique scientifique permettant au peuple de s’exprimer directement sans intermédiaires
❖ La construction et le biais des sondages
✦ Les sondages ont vu le jour dans les années 1930 à une époque où tout le monde aux États-Unis pensait que l’opposant de Roosevelt l’emporterait
➞ Georges Horace Gallup (1901-1984) avait prédit avec précision l’élection de Roosevelt en utilisant un échantillon représentatif de 5 000 personnes, une anticipation qui a jeté les bases du succès des sondages dans les années suivantes
⇾ En France, les sondages ont commencé à être utilisés à partir des années 1945, ils ont gagné en légitimité grâce à la marge d’erreur de 3 %. Lors de l’élection présidentielle française de 1965, la prolifération des sondages a permis de mieux comprendre les résultats attendus
✦ Un sondage est un outil permettant de quantifier les phénomènes sociaux tels que les caractéristiques d’une population, ses pratiques, ses croyances, ses orientations et ses opinions politiques
➞ Il repose sur un échantillonnage qui permet d’acquérir des connaissances à partir d’un petit nombre de personnes sélectionnées de manière à constituer un échantillon représentatif
⇾ Ce prélèvement implique toujours des choix méthodologiques : soit l’échantillon vise à représenter fidèlement la population, soit il cherche à mettre en évidence des contrastes sociaux
➞ Dans les applications les plus courantes, l’objectif est l’extrapolation statistique, c’est-à-dire la généralisation qui nécessite un échantillon de taille suffisante
⇾ La taille de l’échantillon est cruciale pour la fiabilité statistique mais elle ne peut être évaluée qu’après coup et dépend fortement du nombre de personnes interrogées
➞ Les sondages aléatoires basés sur des tirages au sort, peuvent être réalisés selon différentes méthodes
⇾ Ceux-ci peuvent être réalisés sur une base simple avec un tirage systématique, en grappe par tirage de groupes comme l'exemple d'un ensemble de communes ou de manière stratifiée en divisant la population par catégorie socio-professionnelle ou par âge
➞ L’objectif est d’obtenir une représentativité de chaque groupe grâce à des pondérations
❖ Le sondage par base simple
✦ Optons pour le postulat suivant : un chercheur souhaite mener une enquête sur les élections présidentielles de 2027 au sein d’une université
➞ La base de référence sera le nombre total d’étudiants tandis que sa base de sondage sera la liste administrative de ces derniers
⇾ Le taux de réponse correspond donc au nombre d’individus interrogés : le chercheur peut ensuite procéder à un tirage au sort pour sélectionner les participants
➞ La représentativité de l’échantillon ne peut être évaluée qu’a posteriori : même avec un tirage aléatoire, il est impossible de garantir que certaines catégories ne soient pas surreprésentées
⇾ De plus, un échantillon de grande taille ne garantit pas nécessairement des analyses détaillées. Les non-réponses ne sont pas non plus aléatoires car les individus les plus politisés et abstentionnistes peuvent choisir de ne pas répondre volontairement aux questions
➞ L’un des biais les plus importants est celui de la « population du silence », c’est-à-dire les personnes qui refusent de répondre aux sondages
⇾ Le nombre exact de personnes qu’il faut contacter pour obtenir un échantillon représentatif est un secret bien gardé des instituts de sondage
➞ Si la population du silence est mal connue, on peut supposer comme le fait Patrick Lehingue (1956) qu’il s’agit généralement des individus les plus dominés et les moins intégrés, ceux qui disposent des ressources les plus limitées
⇾ Il est intéressant de noter que les diplômés du supérieur sont généralement 2,5 fois plus nombreux dans les échantillons de sondage que dans la société dans son ensemble. De plus, le fait que les personnes interrogées ne déclarent pas toujours la vérité ajoute des biais importants au sondage
❖ Le sondage en grappe
✦ Pour mesurer l’opinion nationale sur la réforme des retraites, un institut peut utiliser un échantillonnage à plusieurs niveaux
➞ Cela implique de sélectionner au hasard un certain nombre de départements puis de procéder à un tirage au sort au sein de chaque département pour choisir un certain nombre de communes
⇾ Ensuite, un tirage au sort est effectué au sein de chaque commune pour sélectionner un certain nombre de ménages et enfin, une personne est tirée au sort dans chaque ménage
➞ Cette méthode réduit les coûts logistiques et facilite l’analyse des données géographiques permettant ainsi d’observer différemment l’acceptation ou le rejet des politiques publiques
⇾ Cette méthode présente cependant des limites puisque la taille réelle de l’échantillon peut être trompeuse car interroger 1000 personnes regroupées dans des grappes peut être moins représentatif qu’un échantillon plus petit mais mieux dispersé
➞ Les personnes interrogées peuvent avoir des situations similaires ce qui fausse la diversité des opinions
⇾ Le tirage est effectué d’abord sur des territoires et non sur des individus, cela implique que la représentativité peut sembler bonne à l’échelle nationale mais mauvaise pour certains groupes sociaux
❖ Le sondage aléatoire stratifié
✦ Un organisme souhaite comprendre le rapport à la politique et aux réseaux sociaux selon les catégories sociales, plus spécifiquement les classes socio-professionnelles
➞ Pour constituer l’échantillon, on sélectionne des strates de la population au travers d'un choix stratégique
⇾ On opte pour l'interrogation d'un ouvrier sur cinq afin de les sur-représenter puisque ces derniers répondent moins. À l’inverse, on sous-représente les cadres
➞ La pondération consiste à corriger statistiquement un échantillon en attribuant un poids différent aux réponses pour qu’elles reflètent la structure réelle de la population
⇾ L’intérêt principal est de permettre une comparaison fine des comportements politiques selon la classe sociale en mettant en évidence les inégalités de participation, d’information et de mobilisation
➞ Cette méthode permet également de rendre moins visibles des groupes parfois peu nombreux mais politiquement influents, comme les cadres
⇾ Ce type de sondage présente des limites puisqu'il suppose que toute une strate a les mêmes réponses : une hypothèse qui nécessite une connaissance très précise de la population étudiée
➞ La pondération peut aussi déformer la réalité car un groupe peu nombreux mais fortement sur-pondéré peut avoir un poids important dans les résultats, alors que les données reposent sur peu d’observations réelles
❖ Opinions politiques et Internet
✦ L'opinion publique existe-t-elle ?
➞ Selon Pierre Bourdieu (1930-2002), « l’opinion publique n’existe pas » car les questions posées ne reflètent que les intérêts de ceux qui les posent, et sont ensuite reprises par les politiques
⇾ Parler d’opinion publique revient à suggérer que toutes les opinions se valent et que chacun a une opinion sur tout : en réalité, les sondages créent une opinion plutôt que de simplement l’enregistrer
✦ La critique de Bourdieu ne se limite pas aux aspects techniques des sondages
➞ Il soutient qu’il existe des opinions constituées et mobilisées ainsi que des groupes de pression organisés autour d’intérêts explicitement formulés
⇾ Les sondages peuvent donc créer l’opinion plutôt que de la capturer : toute enquête d’opinion suppose que chacun peut ou doit avoir une opinion sur tout et que toutes les opinions se valent
➞ En posant la même question à tous, on présuppose un consensus sur le problème et un accord sur les questions qui méritent d’être posées
⇾ L’opinion serait alors un artefact, c’est-à-dire un objet produit artificiellement par les méthodes et les instruments de recherche utilisés par le ou la chercheuse : il s’agirait d’une construction sociale artificielle produite par les instituts de sondage eux-mêmes et diffusée par les médias
➞ Ça pourrait être le cas des enquêtes d’opinion, essentielles car elles reposent sur des questions fermées, c’est-à-dire qui présentent aux personnes un ensemble de réponses déjà formulées
✦ Les sondages posent le problème d’une réponse binaire, oui ou non, limitant ainsi la complexité des opinions exprimées. Cela s'effectue par l'intermédiaire de deux ou trois stratégies sont couramment utilisées lors des référendums
➞ Il s'agit d'abord de formuler la question de manière à favoriser une des deux réponses : par exemple, lors d’un référendum organisé par Adolf Hitler (1889-1945) sur l’annexion de l’Autriche, l’option « oui » était centrée et trois fois plus grande que l’option « non »
➞ Le vote bloqué en associant une mesure impopulaire à une mesure beaucoup plus populaire
➞ La règle de l’unité de matière qui stipule que les questions doivent avoir un rapport direct, n’est pas appliquée en France
✦ En ce qui concerne les sondages, le choix des personnes interrogées influence la formulation des questions
➞ Poser aux individus des questions qui ne se posent pas naturellement soulève des questions quant à la nature de leurs opinions
⇾ Une fois que les instituts de sondage ont réussi à convaincre le public de la valeur scientifique de leurs enquêtes, l’opinion publique dans une certaine mesure devient réalité, car ces enquêtes ont un impact sur les opinions publiques
➞ Par exemple, Patrick Champagne (1945-2023) soutient que l’opinion publique existe parce que les instituts de sondage ont réussi à faire croire en la validité scientifique de leurs travaux
⇾ Les cotes de popularité permettent par exemple de classer les candidats à la présidentielle et les sondages ouvrent la voie aux plateaux de télévision ➞ Il existe donc un renforcement circulaire de l’information : il faut accéder aux plateaux télé pour obtenir de bons sondages et avoir de bons sondages permet d’être invité à la télévision
⇾ Les thèmes des campagnes peuvent également être mis en avant sous prétexte des sondages comme ce fut le cas avec la thématique de l’insécurité
➞ Les sondages d’intention de vote contribuent à la scénarisation des campagnes électorales, suivant le modèle des compétitions sportives
✦ On peut également s’interroger sur l’impact de la publication de ces intentions de vote sur le comportement des électeurs : un phénomène complexe car il peut engendrer deux effets contradictoires
➞ Un effet de bandwagon qui inciterait les électeurs à se rallier au vainqueur pressenti par calcul stratégique comme le vote utile de gauche, notamment lors de l’élection présidentielle de 2017
➞ Cela peut également mobiliser les électeurs indécis proches d’un camp politique spécifique
⇾ En 1995 par exemple, Jacques Chirac (1932-2019) était perçu comme un outsider face à Édouard Balladur (1929), le favori des sondages. Cette image de perdant annoncé a contribué à la mobilisation des électeurs indécis
❖ Les réseaux sociaux en politique
✦ En 2020, plus de 85 % des Français étaient connectés à Internet et une part importante d’entre eux utilisaient régulièrement les réseaux sociaux pour s’informer, débattre et créer du contenu politique
➞ Les acteurs politiques ont investi ces plateformes pour communiquer, mobiliser leurs soutiens, organiser le travail militant et mettre en scène leur proximité avec les citoyens
✦ Il y a un effet de transformation de la communication électorale et des formes de mobilisation
➞ Par exemple, des événements récents illustrent le rôle de ces médias dans les mouvements sociaux tels que les gilets jaunes, la révolution tunisienne de 2011, le mouvement MeToo et les mouvements GenZ
➞ L’analyse sociologique nous invite toutefois à éviter deux écueils : soit considérer que le numérique ne change rien à la politique, soit au contraire, lui attribuer un pouvoir surdéterminant sur les compétences politiques ou sur la démocratie en général
➞ Les effets de la technologie numérique restent diffus, indirects et difficiles à objectiver
✦ Les pratiques politiques en ligne dépendent fortement des caractéristiques sociales des individus puisque les groupes présents sur les réseaux sociaux ne sont pas homogènes
➞ Cela rejoint ainsi les travaux de Paul Lazarsfeld (1901-1976) de 1955 à la différence que la figure traditionnelle du leader d’opinion fondée sur des relations de proximité et de confiance cède progressivement la place à celle du super-influenceur dont l’autorité repose sur la visibilité et les métriques du web
⇾ Certains acteurs politiques cherchent à mobiliser ces influenceurs s’inspirant initialement des stratégies de marketing politique pour diffuser des idées au sein de communautés numériques larges mais impersonnelles (par exemple, le Collectif Némésis ciblait des sites de développement personnel et de cuisine)
✦ Cette communication est ciblée, individualisable et susceptible d’être relayée par les plus politisés
➞ Bien qu’internet soit un média de masse, les publics en ligne sont fragmentés
⇾ Contrairement aux journaux télévisés qui rassemblent encore plus de 10 millions de téléspectateurs chaque soir, les plateformes qualifiées d’infomédiaires attirent un public bien plus restreint
➞ Ces plateformes organisent l’accès à l’information grâce à des algorithmes qui proposent des contenus adaptés aux préférences des utilisateurs, créant ainsi des « bulles de filtre »
⇾ L’exposition sélective existait déjà avant l’internet : partager une fake news ne signifie pas nécessairement y croire
➞ Une étude de 2019 menée lors de la présidentielle américaine de 2016 révèle que ce sont principalement les internautes les plus âgés et politisés, proches du camp républicain qui ont partagé le plus de fausses informations, une stratégie communicationnelle à l’époque
✦ Internet permet aux acteurs politiques de s’adresser directement aux citoyens, bien que des médiateurs et des intermédiaires restent présents
➞ En France, le Front National a été le premier à adopter cette stratégie la considérant comme un moyen de contourner les questions des journalistes qu’il percevait comme une censure politique
⇾ Le Front National a été l’un des premiers partis à créer un site internet suivi par d’autres formations politiques notamment Jean-Luc Mélenchon (1951) lors de la présidentielle de 2017
➞ Depuis 2017, cette pratique s’est multipliée comme en témoigne l’utilisation de Twitter par Donald Trump (1946) pendant son mandat présidentiel
⇾ Cela reflète également une logique de campagne permanente : une désintermédiation relative car ces gestes visent également à attirer l’attention des journalistes
➞ Les responsables politiques cherchent avant tout à ce que leurs messages soient repris
✦ Les réseaux sociaux sondent en permanence l’opinion publique et les interactions sur le web rendent visibles et immédiates les réactions du public
➞ Cela donne l’impression d’un accès direct à l’opinion publique : lors des débats télévisés de la présidentielle 2017, les réactions en ligne ont été analysées en temps réel pour déterminer le « vainqueur » du débat sans attendre les sondages traditionnels
✦ Ces données sont également utilisées par des institutions telles que le service d’information du gouvernement qui utilise Twitter pour identifier les signaux faibles susceptibles de se transformer en polémiques : néanmoins, cela n’efface pas les facteurs structurels de long terme en politique
➞ Twitter représente moins de 20 % des internautes majoritairement issus des catégories populaires ou non diplômées : les réseaux sociaux reflètent davantage les formes militantes que les états sociaux dans leur ensemble
✦ Anaïs Theviot (inc) et Julien Boyadjian (1987)
➞ Les bulles de filtres ne représentent pas l’information et il n’a jamais été aussi facile d’y accéder : les super-influenceurs ne tirent pas leur légitimité à partager leurs opinions politiques de leur proximité avec leurs abonnés mais plutôt des métriques (interactions des internautes)
⇾ Leurs abonnés étant eux-mêmes politisés, les réseaux sociaux ne font que renforcer les opinions existantes.
➞ Les acteurs politiques s’investissent de plus en plus sur internet. En France, c’est dès 2007 avec la campagne de Ségolène Royal que les réseaux sociaux sont devenus un moyen de recenser les opinions