❖ Intervention de Pierre Bell-Loch (1977), maire de Vitry-sur-Seine
✦ La commune est une entité constitutionnelle, ce qui signifie qu’elle ne peut être dissoute sans modification de la constitution
➞ La constitution comprend la clause de compétence générale qui permet au maire d’agir dans tous les domaines de compétence, même ceux qui ne lui sont pas spécifiquement attribués
➞ Les communes sont responsables de divers services, notamment l’éducation primaire, l’aménagement et l’urbanisme (droits de construction), la culture (théâtres municipaux, cinémas...), le sport (construction de gymnases) et la construction de logements sociaux (via des bailleurs sociaux)
⇾ Les logements sociaux (Habitation à Loyer Modéré) sont financés par l’État ou la municipalité ce qui entraîne des loyers réduits de moitié
➞ Les communes ont compétence en matière de logement mais pas en matière d’habitat (l’État s’occupe des sans-abri) : elles peuvent également intervenir dans le domaine de la petite enfance en finançant des crèches
⇾ Vitry-sur-Seine dispose d’un budget de 250 millions d’euros dont 50 millions sont alloués à l’investissement (construction : une école coûte 20 millions, un gymnase 10 millions) et 200 millions au fonctionnement dont 100 millions rien que pour la rémunération du personnel
✦ La commune a été attaquée en justice pour une banderole en soutien à la Palestine affichée sur la mairie
➞ D’autres collectivités peuvent être mécontentes de la politique locale : par exemple, la région Île-de-France qui s’oppose aux 40 % de logements sociaux de la ville, les qualifiant ainsi de « ghetto »
➞ Les communes sont financées par la taxe foncière (30 %), par des dotations de l’État (30 %) puis par d’autres taxes ou une solidarité urbaine pour les villes pauvres
⇾ Vitry-sur-Seine compte 8 000 demandes de logement en attente avec une durée d’attente moyenne de 3 à 6 ans
✦ Une politique locale est de plus en plus violente
➞ Ce sont les partis politiques qui déterminent les membres des listes électorales, la police municipale est chargée de dresser les procès verbaux et le mandat de maire est renouvelable indéfiniment
⇾ La campagne électorale se déroule sur le terrain et à moitié sur les réseaux sociaux où les candidats tentent de créer du lien : elle repose sur la communication, l’événementiel (rencontres) et la philosophie (programmes)
❖ Introduction
✦ Les élections municipales occupent une place particulière dans le paysage politique français
➞ Bien qu’elles soient souvent perçues comme des élections de proximité : elles subissent des transformations profondes en raison de la professionnalisation des élus, de la baisse de la participation électorale et de l’évolution des compétences des communes
❖ Une dépolitisation située
✦ Il faut parler d’une certaine dépolitisation située car la question politique n’est pas la même selon la taille des villes
➞ Dans les petites communes, notamment celles de moins de 1000 habitants : la compétition électorale repose majoritairement sur des candidatures sans étiquettes ou indépendantes
⇾ Cela renvoie plus directement à l’intérêt communal tandis que l’affiliation partisane est mise à distance de l’espace politique local
➞ Philippe Aldrin (1970) et Marie Vannetzel (1983) montrent dans une enquête sur les petites villes françaises que cette invisibilisation du politique ne signifie pas l’absence de rapports de pouvoir ou de clivages
⇾ Il s’agit plutôt d’un travail actif de mise en conformité avec les normes locales de légitimité
➞ Dans ces configurations de faible densité politique, l’affichage partisan est perçu comme inadapté voire disqualifiant car il risque de rompre avec les équilibres interpersonnels et les sociabilités locales qui structurent la vie politique
✦ L’apolitisme local n’est donc pas du non-politique mais ce qui permet de maintenir les relations
➞ Aldrin et Vannetzel montrent que les colistiers adjoints ou les soutiens jouent un rôle dans le compromis symbolique et le respect des normes locales. De même, les étiquettes diverses permettent de signaler une orientation idéologique ou programmatique sans s’exposer directement à la conflictualité partisane : mais ici aussi, ne pas l’afficher ne signifie pas que cela n’existe pas
⇾ Par exemple, dans une ville étudiée, le maire élu revendique d’être non encarté : son premier adjoint est alors un acteur clé décrit comme le maillon politique. Ce dernier est notamment « inséré » dans le parti socialiste et capable de faire entrer la ville dans des dispositifs d’État
➞ L’apolitisme proclamé coexiste avec une politique concrète qui dépasse le maire lui-même
⇾ Dans les grandes villes, les normes de légitimité politique diffèrent, la structuration partisane est plus forte, les campagnes électorales sont plus professionnalisées et les résultats sont interprétés à l’échelle nationale par les médias et les appareils partisans
➞ De plus, même si l’adhésion nationale aux partis politiques diminue, ces derniers restent des acteurs clés des campagnes, en particulier en milieu urbain
➞ On observe également une standardisation des politiques publiques locales de plus en plus similaires malgré les différentes couleurs politiques
⇾ Cette uniformisation s’explique par les contraintes financières et institutionnelles, la professionnalisation des élus, le rôle croissant des experts et des administrations locales, la diffusion de modèles d’action pour les communes (par exemple, la mise en compétitivité) et l’harmonisation des politiques communales (il est de plus en plus fréquent que des communes délèguent leur gestion à d’autres communes)
✦ Des disparités persistent entre les communes notamment en matière de logement social
➞ La loi Solidarité et Renouvellement Urbain RU de 2000 impose aux communes urbaines de disposer d’une part minimale de logements sociaux, variant selon les cas, sous peine de sanctions financières
⇾ De nombreuses communes préfèrent s’acquitter de l’amende plutôt que de se conformer à la loi. Par exemple, Neuilly-sur-Seine compte environ 5 % de logements sociaux tandis que Paris en compte 25 % et Vitry-sur-Seine 43 %
➞ À l’inverse, un excès de logements sociaux peut entraîner une perte de subventions régionales pour la commune
❖ La place du maire dans l'univers politique
✦ Un paradoxe se présente car les citoyens ne votent pas directement pour le maire mais pour une liste de candidats qui forme le conseil municipal : ce dernier élit ensuite le maire
➞ En pratique, cette élection accorde une primauté à la tête de liste qui est de facto le futur maire : c'’est également lui qui composera et choisira ses colistiers ainsi que leur ordre
⇾ Le mode de scrutin lui assure une majorité stable au conseil municipal : on parle de présidentialisme municipal, une notion centrale chez Rémi Lefebvre (1971) puisqu'elle désigne une concentration des pouvoirs entre les mains du maire (fonctions exécutives, administratives et politiques) ainsi que des contre-pouvoirs institutionnels relativement faibles au sein de la commune
✦ Pour Max Weber (1864-1920), la professionnalisation de la politique renvoie à celui qui vit de et pour la politique
➞ Historiquement, deux catégories d’acteurs prétendent de manière concurrentielle aux fonctions politiques : les notables et les nouveaux entrepreneurs politiques
➞ La notion de rentables renvoie historiquement aux aristocrates : propriétaires fonciers et monarchistes dont la légitimité est liée à des ressources issues de leur statut social
⇾ Autrement dit, ils jouissent d’une notoriété sur leurs territoires, issus de familles anciennes attachées à un lieu et possèdent des terres, font vivre une partie de la population qui contribue à leur élection
➞ Les notables puisent alors dans leurs ressources personnelles pour asseoir leur domination politique et pratiquent historiquement la politique en amateurs
⇾ Ils ne sont pas des professionnels de la politique car ils n’en ont pas besoin pour vivre : en réalité, ils défendent moins des idées que leurs positions personnelles
✦ Les nouveaux entrepreneurs politiques, comme le souligne Michel Offerlé (1947), émergent de la contestation des notables dans un contexte d’élargissement du suffrage
➞ Léon Gambetta (1838-1882) les qualifiait de « nouvelles classes républicaines », un terme englobant les professions libérales et les représentants du monde ouvrier
⇾ Ces individus vivent de la politique, nécessitant des revenus pour s’engager pleinement
➞ Une réalité qui engendre une nouvelle vision de la politique : elle devient une affaire d’idées plutôt que de personnalités, en adéquation avec leurs situations sociales
⇾ Pour remporter des élections, ils mettent l’accent sur l’adhésion à des idées, faute de pouvoir faire de nombreuses promesses individuelles
➞ Ces nouvelles classes disposent de ressources collectives et organisationnelles
⇾ Jules Guesde (1845-1922) par exemple, leader du parti communiste aux législatives de Roubaix en 1893, illustre parfaitement ce phénomène. Il tente de dévaloriser les ressources locales de ses concurrents en reformulant la mobilisation électorale : se présentant comme un porte-parole du programme et des conceptions nationales de son parti, il s’oppose à ses adversaires qui mettent en avant leur ancrage local
✦ Les entrepreneurs politiques s’appuient principalement sur les partis politiques et les organisations, opposant la force du nombre à la force du nom
➞ La figure du professionnel de la politique moderne est une hybridation de ces deux modèles, née de leur concurrence
⇾ D’un côté, les notables se professionnalisent tandis que de l’autre, les entrepreneurs politiques se notabilisent
➞ Les notables de plus en plus contestés, investissent dans des techniques électorales et politiques pour obtenir une nouvelle légitimité et pratiquent de plus en plus la politique de manière professionnelle : quant aux entrepreneurs politiques, ils se notabilisent lors des élections
⇾ Par exemple à Roubaix et Lille en 1890, des figures sont inscrites sur les listes des partis ouvriers. Ces entrepreneurs, à leur élection acquièrent un ancrage local et doivent s’adapter au localisme et aux relations personnelles
✦ L’accès à la fonction de maire requiert davantage de ressources sociales, politiques et professionnelles
➞ Les maires sont généralement plus âgés, masculins et socialement favorisés que les autres élus municipaux : les femmes restent nettement sous-représentées notamment aux postes exécutifs des grandes villes où les relations de pouvoir sont particulièrement marquées
⇾ Dans les plus petites communes, les profils sociaux des élus sont plus proches de ceux de la population locale. Cependant, les travaux de Julian Mischi (1974) ont révélé que même dans les milieux ruraux populaires, ces derniers sont souvent exclus des conseils municipaux : des femmes qui sont mieux représentées dans les très petites communes