❖ Introduction
✦ Le vote est au cœur des représentations des démocraties
➞ Les électeurs ne le sont pas devenus du jour au lendemain
⇾ Il y a eu un apprentissage long : devenir électeur implique d’apprendre à voter, de comprendre ses logiques, ses conséquences et suppose une certaine compétence politique
➞ Pour Loïc Blondiaux (1962), la compétence est une disposition ou un attribut individuel
⇾ Par exemple, on peut mesurer les performances des individus à travers des enquêtes : ces dernières donnent lieu à un classement. C’est aussi une disposition que l’on peut analyser indépendamment de toute action. C’est une connaissance savante de l’univers politique : une forme de maîtrise des codes et du jeu politique
➞ Pierre Bourdieu (1930-2002) la définit comme « la possession des connaissances savantes et pratiques nécessaires pour produire des actions et des jugements proprement politiques et la maîtrise du langage politique »
⇾ Le risque est alors de développer une vision très légitimiste
➞ Pour Daniel Gaxie (1947), l’intérêt pour la politique est inégalitaire selon les classes sociales. Les personnes qui disposent de plus de capital scolaire et culturel se sentent capables de s’informer, tandis que d’autres s’auto-excluent de la vie politique car elles s’estiment incompétentes ou illégitimes
⇾ Il parle ainsi de cens caché car il y a une reproduction sociale dans la manière de s’intéresser à la politique, c’est aussi en fonction d’un intérêt politique que se développe la compétence politique
✦ La sociologie électorale s’est donc attachée à comprendre la faible compétence des citoyens ordinaires, comme le révèlent la plupart des enquêtes
➞ En démocratie, on part du postulat que les citoyens doivent consentir et participer au processus électoral. Ces derniers sont généralement peu informés : le contexte dans lequel une opinion est formée joue également un rôle crucial
➞ Il existe aussi une vision très légitimiste de la politique qui peut donner l’impression que certaines personnes ne sont pas « politique »
⇾ Cette question se pose également pour les paysans de la IIIe République qui ne savaient pas écrire. En effet, malgré leur manque d’instruction, ils ne manquaient pas de compétences politiques mais regrettaient que les mandats impératifs ne soient pas respectés
➞ Le contexte social ou historique de production du vote permet également d’éclairer les évolutions et les significations du vote, alors qu’il est souvent présenté aujourd’hui comme un acte individuel
⇾ Au sens d'Alexandre Ledru-Rollin (1807-1874), le suffrage universel en France s’est instauré progressivement en 1870
➞ L’acte électoral a également façonné l’homme et plus tard la femme politique
⇾ Le vote a progressivement pris une forme moderne, celle d’un comportement codifié et ritualisé, présenté comme l’expression d’une opinion personnelle plutôt que comme la simple marque d’une appartenance à un groupe
❖ Du vote communautaire au vote de la commune
✦ Les élites républicaines considèrent les campagnes comme « conservatrices » puisqu'elles ont soutenu le Second Empire et sont influencées par des propriétaires terriens notables et le clergé
➞ Face à cela, les républicains doivent s’efforcer de gagner durablement le soutien électoral des campagnes
⇾ Lors des premiers suffrages universels, le vote est souvent communautaire et ancré dans des classes sociales spécifiques : le nombre d’électeurs passe de 200 000 à 9 millions et tous perçoivent leur vote comme une forme d’appartenance à un groupe social
➞ Un vote qui est très oralisé, ce qui entraîne parfois des bagarres devant les bureaux de vote : les électeurs se rendent aux urnes en cortège commun, mené par le maire ou le curé
⇾ Voter est un acte collectif, lié à la collectivité physique de la localité et à la commune. Par conséquent, le vote est soumis à un contrôle social et est également lié à des corps de métier et à la famille. Le vote masculin est souvent le vote consensuel de la famille
✦ La plupart des nouveaux électeurs sont illettrés et soumis aux notables qui cherchent à défendre leurs propres intérêts
⇾ La question du métayage : un contrat agricole fondé sur le partage de la récolte et qui instaure une dépendance sociale du métayer envers son propriétaire, influence également le vote
➞ Pour contrer ces influences, les républicains utilisent l’école républicaine comme outil avec des cours de civisme dispensés par les instituteurs de la République
⇾ L’école joue un rôle majeur dans la moralisation et l’inculcation des valeurs du bon citoyen aux paysans : elle leur enseignent que le seul moyen légitime de régler les différends politiques est le vote
➞ Il est courant que les votes soient exprimés à haute voix, car l’opinion publique est orale et collective. Les républicains cherchent donc à démontrer que la violence n’est plus un moyen légitime de s’exprimer et qu’il est essentiel de se forger sa propre opinion
⇾ Leur action vise à promouvoir l’indépendance de l’électeur. Face aux pressions locales, les républicains mettent en avant l’électeur capable de faire des choix indépendants et réfléchis
➞ Ils mettent alors en place des manuels de morale et d’instruction civique. À l’inverse, dans les écoles catholiques, on préconise de s’appuyer sur les bons conseils (curés ou élite locale), jugée « compétente ». Une approche qui met en évidence la division entre monarchistes et républicains quant à la manière de promouvoir le vote
➞ Les républicains insistent sur l’importance de ne pas céder à la corruption, de réfléchir universellement au bien de tous et de permettre à l’électeur de penser à la place des citoyens. Ils affirment que l’intérêt général prime sur l’intérêt individuel. De plus, ils estiment que le citoyen doit avoir accès à l’information politique
⇾ Le bureau de vote comme symbole politique est un espace marqué qui s’organise sur tout le territoire
➞ Le choix des mairies et des écoles comme lieux d’installation de bureaux de vote est significatif
⇾ La recherche de locaux a longtemps été source de difficultés avec des bureaux de vote installés dans les cafés, les théâtres, les gymnases... En 1871, le vote a même eu lieu dans des casernes, des brasseries et des abattoirs à Marseille. Ce n’est qu’en 1984 que les écoles et les mairies ont été imposées comme lieux fixes du vote, avec l’interdiction pour le maire d’installer un bureau de vote chez lui
✦ Le vote sacralisé par les républicains, se déploie également dans des espaces chargés de symboles
➞ Selon Léon Bourgeois (1851-1925), « l’école publique est la maison commune des devoirs et la mairie celle des intérêts et des droits »
⇾ Le fait de voter dans sa commune permet de supprimer les cortèges, même si les électeurs continuent de se déplacer collectivement
➞ Alain Garrigou (1949) essaie de comprendre comment le suffrage universel masculin de 1848 a cherché à « créer » des électeurs. Il affirme que l’existence juridique du vote ne suffit pas à engendrer des pratiques autonomes
✦ Entre 1870 et 1914, la vie politique française reste marquée par le localisme électoral
➞ Le maire joue un rôle crucial en tant qu’intermédiaire entre l’État et la population. Il distribue faveurs, protection et assistance administrative ou matérielle
⇾ De plus, il organise ou exerce une influence considérable sur la mobilisation électorale. C’est pourquoi jusqu’à la Première Guerre mondiale, il existe une forte corrélation entre l’influence municipale et le vote législatif ➞ Le choix des électeurs lors des élections nationales dépend largement de la position et de l’influence du maire et des notables locaux.
⇾ Le vote est moins le résultat d’une simple addition de voix que l’agrégation de groupes mobilisés. Les élections municipales permettent également aux électeurs de se familiariser avec le formalisme démocratique
➞ C’est au niveau local que se développe un intérêt pour la politique : Garrigou ne décrit pas une domination immuable mais souligne plutôt une évolution lente, marquée par un recul progressif du pouvoir notabiliaire, une montée des partis politiques ainsi que la diffusion de la culture scolaire et administrative
❖ Le vote comme apprentissage démocratique
✦ Lors des premières élections au suffrage universel, les bulletins blancs et nuls ont représenté plus de 10 % des voix : ils témoignent d’un apprentissage électoral progressif, mais qui ne correspond pas aux attentes du suffrage universel
➞ Les bulletins blancs explicites, parfois accompagnés de la mention « Je vote blanc » permettent aux électeurs de respecter leur devoir civique tout en refusant de soutenir des candidats qu’ils jugent illégitimes ou indignes
➞ Les bulletins rayés, découpés ou détruits reflètent la pression sociale exercée dans un contexte où le vote n’est pas réellement secret. En rayant un bulletin, l’électeur peut désobéir sans rompre publiquement l’ordre communautaire
⇾ Ces pratiques illustrent les tensions entre la norme républicaine du vote individuel et les réalités des dépendances économiques qui structurent les campagnes. Elles constituent également une forme de résistance politique
➞ Les bulletins annotés, marqués de commentaires, d’injures ou de reproches, révèlent un anti-parlementarisme nourri par le sentiment que les élus trahissent leurs promesses une fois élus. Cependant, le fait d’annoter les bulletins se rapproche de la défense d’un mandat impératif
➞ Les bulletins portant des noms non officiels, parfois ceux de notables locaux, de voisins ou de figures respectées ne traduisent pas une absence de volonté, mais plutôt une personnalisation du pouvoir qui repose sur la légitimité et la confiance plutôt que sur l’appartenance partisane
⇾ Ces bulletins montrent que les électeurs ont une vision du pouvoir différente mais cohérente avec leur univers social. L’administration va « recaler » ces bulletins et normaliser ce qu’est un bon bulletin et un bon électeur : ainsi, annuler ces bulletins contribue à une conception autoritaire de la citoyenneté républicaine
✦ Une codification électorale
➞ Au fil du temps, un ensemble de règles a progressivement structuré ce moment rituel
⇾ Des techniques électorales et des formes matérielles de la démocratie (urnes, bulletins conformes, isoloirs) qui ne sont pas anodines, car l’expression électorale passe d'abord par l’expérience d’un espace codifié
➞ La création des listes permanentes par ordre alphabétique des électeurs masculins (1848), les décrets organisant la procédure électorale en 1852, la standardisation progressive des urnes (1860), l'interdiction de l’état d’ivresse dans la salle de vote en 1874, l'introduction de la carte électorale (1884), la mise en place de l’isoloir en 1913, la mise à disposition des bulletins dans les bureaux de vote (1923), l'obligation d’un paraphe sur les listes d’émargement en 1988 et enfin, l'introduction des urnes transparentes (1991)
⇾ L’urne en bois apparaît en 1848 avec un vote qui se déroule au chef-lieu de canton
➞ Sous Napoléon III (1808-1873), les objets entourant le vote sont davantage conçus pour masquer les fraudes que pour garantir la sécurité du vote
⇾ Par exemple lors de plébiscites, seuls des bulletins « Oui » étaient imprimés (il fallait faire une demande pour un bulletin non) et les chefs de bureaux pouvaient facilement invalider les bulletins avec des tâches d’encre
➞ L’achat de votes, la pression et les urnes à double fond étaient également courants tout comme la réception et la lecture du bulletin par le président
➞ L’apparition de l’isoloir a été demandée pour garantir le secret du vote, une revendication fortement soutenue par la gauche qui était défavorisée par l’absence d’implantation locale d’élites
⇾ Une expérience qui avait déjà été menée dans d’autres pays.
➞ On peut désormais faire la critique d'un isoloir considéré comme sale, susceptible de transmettre des maladies et associé à un confessionnal ainsi que des électeurs sont « perçus » comme ayant les mains sales et étant trop stupides
⇾ Les notables dépendent de la non-secrétesse du vote et ne peuvent que « disqualifier » l’isoloir
✦ Selon Juliette Ruaud (inc), les colonies étaient le théâtre de nombreux processus électoraux ou quasi-électoraux
➞ L'exemple du Sénégal colonial où l’administration coloniale recourait à des procédures électives pour désigner des chefs de clans
⇾ À partir de l’entre-deux-guerres, ces pratiques furent perçues comme dangereuses. Les autorités coloniales prirent alors leurs distances avec le vote, tout en maintenant des discussions collectives. L’objectif était de contrôler les enjeux politiques des colonies et la codification de l’acte électoral joua un rôle crucial dans le renforcement des mécanismes de domination
➞ D’une part, des définitions furent établies pour distinguer les véritables élections des simples consultations. L’administration coloniale hiérarchisa ensuite ces pratiques, décidant de ce qu’elle conservait ou non
⇾ Elle invoqua notamment les circulaires de Brévier de 1932, qui interdisent officiellement le recours au vote pour la désignation des chefs, privilégiant la notion de consultation orale « car elle est individuelle et secrète ». Une codification qui était donc une opération symbolique, visant à maintenir des formes politiques reconnues comme légitimes ou non
➞ L’institution électorale ne se diffusa jamais de manière homogène dans les colonies, elle s’exprimait oralement avec certains scrutins utilisant des matériaux naturels tels que des cailloux
⇾ Certains scrutins étaient qualifiés à la fois de consultations et d’élections, avec des règles qui variaient selon les territoires, les périodes et les populations
➞ Ainsi, on peut remarquer un constat qui s’explique par le régime politique différencié imposé par le cadre colonial. Le vote n’était pas conçu de manière uniforme à travers les colonies
❖ Conclusion
✦ Voter, c’est accepter de participer au processus de pacification des relations sociales et de se conformer aux règles que les citoyens intériorisent progressivement
➞ Cela implique aussi d'accepter de transformer sa conviction personnelle en une opinion silencieuse en endossant un bulletin imprimé et uniformisé. C’est consentir à s’exprimer de manière ordonnée dans les termes de l’offre électorale limitée à quelques candidats et programmes.
⇾ Aujourd’hui, nous assistons à une désacralisation de la politique électorale car la norme sociale de la participation s’affaiblit
➞ S’intéresser aux pratiques de vote, c’est comprendre la légitimité et l’habilité des acteurs administratifs à imposer une définition de l’acte électoral au moment opportun