GENRE DE L'ŒUVRE
Le génie du mélange
➤ Une comédie proverbe ?
Classée dans les comédies proverbes de Musset au même titre qu'Il ne faut jurer de rien, Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, ou On ne saurait penser à tout, On ne badine pas avec l'amour relève bien en apparence de cette forme mondaine née dans les salons à la fin du XVIIe siècle et particulièrement en vogue au $XVIII^e$ siècle. Ce genre mineur, très proche de la comédie classique, conçu pour divertir un public choisi, consistait alors à mettre en scène une anecdote devant une assistance réduite de convives, afin de lui faire deviner un proverbe. Les sujets empruntés à la vie quotidienne devaient alimenter un ou plusieurs tableaux, plus ou moins improvisés, dont le dénouement délivrait une leçon universelle résumée par l'adage du titre. Les jeux de langage et la cocasserie de situations l'emportaient sur toute considération de vraisemblance. Enfant, Musset avait d'ailleurs fréquenté le champion de ce genre, Carmontelle, qui n'était autre qu'un ami intime de son grand-père, et auquel il a emprunté ses curés pique-assiette et ses inflexibles duègnes. Si ce divertissement de salon est oublié pendant la période révolutionnaire, il connaît un regain d'intérêt dans la première moitié du XIXe siècle. Par bien des aspects, à commencer par son titre qui sonne comme un axiome et un programme,
On ne badine pas avec l’amour s’inscrit donc dans cette tradition que Musset revisite et illustre avec panache. Le projet de mariage autour duquel gravite l’intrigue principale et les considérations pécuniaires qui l’accompagnent sont, quant à eux, des motifs qui ressortissent par excellence au genre de la comédie. Quant aux rebondissements, aux artifices comme la lettre interceptée ou les personnages cachés, et aux revirements du triangle amoureux, ils entretiennent une certaine parenté avec le vaudeville.
➤ Un drame romantique ?
Mais la gravité du propos et la fin tragique de la pièce obligent à nuancer ce classement dans le genre de la comédie vaudevillesque. Par certains aspects, la pièce relève plutôt du drame romantique ; elle lui emprunte son mélange des genres, cette alternance entre le comique et le tragique préconisée par Stendhal et par Hugo, qui prennent modèle sur Shakespeare pour rompre avec les unités classiques. La composition en trois actes, la multitude des tableaux (plus de quinze lieux sont mentionnés), la complexité psychologique des personnages tendent aussi à confirmer cette affiliation. Mais c’est surtout la déchirure de l’individu entre ses aspirations et le désenchantement du monde qui inscrit l’œuvre dans la veine du drame romantique. Cependant, là encore, cette catégorie n’est pas parfaitement adaptée. Certains des ingrédients essentiels du genre lui font défaut : pas d’arrière-plan historique d’où se détacherait le destin d’un héros aux prises avec son époque ; pas non plus de couleur locale ni de références folkloriques. Musset n’emprunte ni au climat brumeux des contrées nordiques, ni aux séductions méditerranéennes. Il ne sacrifie pas non plus à l’engouement des dramaturges romantiques pour les accessoires : à l’exception d’une bague et d’une chaîne en or, modestes fétiches rescapés de l’enfance, on ne trouve, dans On ne badine pas avec l’amour, aucun de ces objets qui dramatisent les intrigues de Victor Hugo : le poignard ou la fiole de poison, dans Hernani ; le morceau d'étoffe arraché à la robe de la reine, dans Ruy Blas. C'est au contraire un esprit très français et une certaine épure qui se dégagent de l'intrigue, de son espace et de sa temporalité stylisés. L'action y est plus resserrée, plus intime, et le langage plus prosaïque que dans ces grandes machines théâtrales dont l'alexandrin, même disloqué, est la marque de fabrique. Après l'échec de La Nuit vénitienne, Musset n'avait-il d'ailleurs pas énoncé son souhait d'en finir avec « la grande ménagerie » du théâtre romantique ?
➤ Une œuvre inclassable
La formule de l'œuvre semble résolument originale. La sentimentalité du sujet, le contraste entre les « fantoches », ces personnages compassés ou truculents, et la liberté des jeunes premiers, l'intervention d'un chœur rustique qui commente familièrement l'action, tout cela n'a d'équivalent dans aucune autre pièce du répertoire romantique et brouille sa caractérisation. Les critiques ont répertorié les sources de la pièce : les échos littéraires qu'elle ménage sont nombreux et hétéroclites. L'influence du Shakespeare des comédies diffuse sa subtile fantaisie dans la pièce. Comment ne pas songer aussi à Marivaux, dont l'art des retournements galants suscite la surprise et l'admiration du spectateur ? Mais le ton est moins badin, comme l'indique le titre, et l'on trouve aussi dans les dialogues entre Perdican et Camille un climat romanesque, des échos libertins qui évoquent Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos ou Clarisse Harlowe de Samuel Richardson. Quand, par moments, la virtuosité des échanges, leurs accents cyniques, cèdent le pas à l'exigence de vérité, à la quête éperdue de transparence amoureuse, se profilent alors la grande tradition de l'analyse des sentiments et le souvenir de La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. Mais les manies de certains personnages, leur comique de caractère, dont celui du velléitaire Baron, offrent un contrepoint à cette gravité et nous font basculer, inopinément, dans un réalisme comique qui annonce Balzac et les types de la Comédie humaine. L'idéalisme galant, la cruauté libertine et le prosaïsme bourgeois se mêlent en une matière inédite qui fait la synthèse entre la préciosité et le réalisme, à mi-chemin entre l'Ancien Régime et la modernité littéraire.
➤ La vie à l'œuvre
Mais c'est encore un autre titre d'originalité que la postérité a retenu : les tourments de la crise traversée par les amants de Venise donnent à la pièce son inflexion douloureuse, ses accents de sincérité tragique. Entreprise avant le voyage en Italie, On ne badine pas avec l'amour débute sous les auspices comiques et s'assombrit progressivement avec un naturel déconcertant qui doit beaucoup à la façon dont l'intimité de la passion déçue infuse dans son tissu dramatique. On y décèle l'écho de conversations qui ont dû être réelles, les pointes acérées de la jalousie et la griffe de l'humiliation. Sous le couvert de la fiction, l'auteur parvient à sublimer des souffrances personnelles et trouve, dans l'amertume de l'échec, l'occasion d'une anatomie du cœur humain qui frappe par sa lucidité désenchantée.
