On retrace l'histoire de la Gaule méridionale de l'époque préromaine jusqu'au début du Haut-Empire. On expose d'abord la complexité d'un territoire initialement fragmenté par diverses influences celtes, ibères et grecques, notamment à travers le rôle commercial majeur de Marseille. L'analyse se concentre ensuite sur les étapes de la conquête romaine, motivée par des intérêts stratégiques vers l'Espagne et des enjeux politiques internes. On détaille l'enracinement durable de Rome via la création de la Via Domitia et la fondation de colonies comme Narbonne, symbole de l'exploitation économique régionale. Le texte souligne enfin l'accélération de la romanisation sous César et Auguste, marquée par l'intégration des élites locales grâce au droit latin. Ce processus transforme progressivement la province en une extension culturelle et administrative de l'Italie.
Définition
Chronologie
A retenir :
- v. 600 av. J.-C. : Fondation de Massalia (Marseille) par les Phocéens
- 125 av. J.-C. : Intervention des forces romaines sous la conduite de Flaccus pour secourir Marseille
- 122 av. J.-C. : Fondation d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence), première base militaire permanente
- 118 av. J.-C. : Fondation de la colonie de Narbo Martius (Narbonne) et aménagement de la via Domitia
- 102 av. J.-C. : Victoire de Marius contre les Teutons à Aix-en-Provence
- v. 100 av. J.-C. : Création officielle de la province de Gaule transalpine
- 58-51 av. J.-C. : Guerre des Gaules menée par Jules César
- 49 av. J.-C. : Siège et prise de Marseille par César
- 46-45 av. J.-C. : Déduction de nouvelles colonies (Arles, Narbonne) pour les vétérans césariens
- 27 av. J.-C. : Réorganisation de l’Empire par Auguste ; la Transalpine devient la Gaule narbonnaise
- 22 av. J.-C. : La Narbonnaise devient province sénatoriale
- 138-161 ap. J.-C. : Règne d'Antonin le Pieux (empereur d'origine nîmoise)
- 212 ap. J.-C. : Édit de Caracalla généralisant la citoyenneté romaine à tous les hommes libres
La Gaule méridionale avant la conquête : une mosaïque culturelle
Avant l'arrivée des Romains, le sud de la Gaule n'est pas un territoire unifié. C'est un espace cosmopolite où cohabitent des Ligures à l'est, des Ibères à l'ouest et des Celtes arrivés plus tardivement. L'influence majeure vient de Marseille, cité grecque fondée vers 600 av. J.-C., qui rayonne par son commerce de vin et d'huile et apporte l'écriture (gallo-grec) et l'architecture en pierre aux populations indigènes
Avant 125 av. J.-C., le Midi est une zone de contact cosmopolite où se mêlent populations autochtones (Ligures, Ibères) et vagues celtiques. La présence de Marseille (Massalia), colonie grecque fondée vers 600 av. J.-C., est le moteur principal des transformations culturelles précoces, introduisant l'écriture et l'architecture de pierre bien avant les légions romaines
- Une mosaïque ethnique : Le peuplement est composite : Ligures dans les Alpes du Sud, Ibères à l'ouest de l'Hérault, et Celtes (ou "Celto-Ligures" selon Strabon) arrivés par vagues successives
- Le rayonnement de Marseille : Ce n'est pas qu'un port, c'est une puissance productrice (vin, huile) qui essaime des comptoirs (Nice, Antibes, Agde, Arles) et sert de "relais" commercial vers l'intérieur des terres
- L'Hellénisation : Influence grecque visible dans les fortifications des oppida (ex: Entremont, Glanum) et l'usage de l'alphabet grec pour noter la langue gauloise (inscriptions gallo-grecques)
- Architecture en pierre : Des oppida (villes fortifiées) comme Entremont ou Glanum adoptent des techniques de construction grecques pour leurs remparts
- L'écriture "Gallo-grecque" : Les Gaulois apprennent l'alphabet grec pour noter leur propre langue, principalement pour des inscriptions sacrées ou des épitaphes à Nîmes
- L'image du Gaulois civilisé : Des historiens comme Camille Jullian ont décrit un "Éden" où les Gaulois se seraient adoucis au contact des Grecs, bien que les pratiques guerrières (têtes coupées) aient perduré
- Nuance sur la "civilisation" : Si les élites gauloises adoptent des codes grecs, elles conservent des pratiques guerrières indigènes, comme le rite des têtes coupées, montrant une acculturation sélective.
- Rome voit d'abord la région comme un espace stratégique vers l'Espagne, peuplé de "barbares" cruels et instables (terror Gallicus)
La conquête et l'implantation romaine (125-100 av. J.-C.)
La conquête n'est pas le fruit d'un plan préétabli mais d'interventions successives pour protéger l'alliée marseillaise. Après les victoires de Flaccus et Calvinus, Rome s'installe durablement avec la création d'Aix et de Narbonne, première colonie hors d'Italie. La via Domitia est tracée pour sécuriser la route vers l'Espagne. La menace des Cimbres et des Teutons est finalement écartée par Marius, ce qui stabilise la présence romaine.
La conquête romaine n'est pas un plan préétabli mais une suite d'interventions pour protéger Marseille et sécuriser la route vers l'Espagne. Rome s'installe durablement par la création d'infrastructures majeures (Via Domitia) et la fondation de Narbonne, sa première colonie hors d'Italie
- Prétexte et stratégie : Rome intervient dès 125 av. J.-C. pour secourir Marseille contre les Salyens. Elle comprend vite l'intérêt stratégique de contrôler le passage terrestre entre l'Italie et ses provinces espagnoles
- La naissance des bases permanentes : Pour contrôler le pays, Rome crée Aquae Sextiae (Aix) en 122 av. J.-C., qui sert de place forte (praesidium)
- Triomphes et prestige : Les généraux comme Fabius Maximus (surnommé Allobrogicus) utilisent ces victoires pour leur propre carrière politique à Rome, érigeant des trophées et des arcs
- La Via Domitia : Aménagée par Domitius Ahenobarbus, cette route est le premier grand marqueur de la souveraineté romaine, reliant le Rhône aux Pyrénées en évitant les zones marécageuses
- Narbo Martius (118 av. J.-C.) : Fondée pour des citoyens romains (souvent pauvres ou vétérans), elle sert de carrefour commercial (axe Aude-Garonne) et de verrou militaire
- Marius et le "glacis" : La victoire de Marius contre les Germains (102 av. J.-C.) stabilise la région. Il aménage les Fossae Marianae (canal du Rhône) pour faciliter le ravitaillement des troupes, renforçant le contrôle romain sur le fleuve.
À la fin du IIe siècle av. J.-C., une invasion germanique menace la région. Le général Marius sauve la province et renforce le contrôle militaire romain27
- L'invasion germanique : Les Cimbres et les Teutons dévastent la Gaule et battent plusieurs armées romaines (notamment à Orange en 105 av. J.-C.)
- Les victoires de Marius : Il écrase les Teutons à Aix en 102 av. J.-C., stabilisant la région pour de bon
- Les Fossae Marianae : Marius fait creuser un canal à l'embouchure du Rhône pour faciliter le ravitaillement militaire, ce qui booste aussi le commerce
- Garnisons permanentes : Installation de troupes à Aquae Sextiae (Aix) et probablement Toulouse ou Valence pour contrôler les axes fluviaux
La vision de Rome : un espace stratégique et barbare
Pour Rome, la Gaule méridionale est d'abord une nécessité géopolitique. C'est le passage obligé vers ses provinces d'Espagne, mais c’est aussi une terre de "barbares" redoutés
- Une route vers l'Espagne : Après la victoire sur Carthage, Rome possède l'Espagne. Sécuriser la liaison terrestre entre l'Italie et la péninsule Ibérique devient une priorité concrète
- Le Terror Gallicus : Rome garde le traumatisme du sac de la ville par Brennus en 390 av. J.-C. Les Gaulois sont vus comme cruels, déloyaux et dépourvus de fides (fidélité aux engagements)
- Le mythe de l'or gaulois : Les Romains fantasment sur les richesses en or de la région, bien que cet or vienne probablement plus du mercenariat que de mines locales.
La province de Gaule Transalpine est créée vers 100 av. J.-C. Son histoire est marquée par une exploitation fiscale brutale et l'influence des grands généraux romains
- Le procès de Fonteius : Gouverneur entre 74 et 72 av. J.-C., il est accusé d'extorsion par les Gaulois. Son avocat Cicéron le défend en présentant les Gaulois comme des barbares indignes de confiance
- Les gouverneurs : Ce sont des promagistrats (anciens préteurs dont le pouvoir a été prolongé) qui cherchent souvent à rembourser leurs dettes électorales sur le dos des provinciaux
- Pompée en Gaule : Il utilise la province comme base arrière pour ses guerres en Espagne et y fonde des agglomérations comme Forum Voconii
Les cadres de la domination (Ier siècle av. J.-C.)
Au Ier siècle, la province est un terrain pour les ambitions des généraux romains comme Pompée ou César. La domination est marquée par une exploitation fiscale rigoureuse, illustrée par le procès de Fonteius, défendu par Cicéron. C'est aussi l'âge d'or du commerce du vin italien, massivement consommé par les aristocrates gaulois pour asseoir leur prestige, souvent échangé contre des esclaves.
Au Ier siècle, la province (la "Transalpine") est un terrain d'expérimentation pour les généraux romains et une source de profit immense pour les hommes d'affaires (negotiatores). La domination est alors marquée par une forte pression fiscale et un commerce massif de vin contre esclaves.La Guerre des Gaules de César et le siège de Marseille (49 av. J.-C.) achèvent l'intégration.
- Le gouvernement des promagistrats : Des gouverneurs comme Fonteius gèrent la province pour rembourser leurs dettes électorales. Cicéron les défend en arguant que l'intérêt de Rome prime sur le droit des "barbares".
- Administration et abus : Les gouverneurs (promagistrats) comme Fonteius sont accusés d'extorsion par les Gaulois. Cicéron les défend en invoquant l'intérêt de Rome
- L'âge d'or du vin italien : Un commerce colossal s'installe (estimé à 100 000 hectolitres/an). Le vin est utilisé par les chefs gaulois comme instrument de prestige lors de banquets rituels. Le troc est souvent radical : une amphore de vin pour un esclave
- Clientélisme et citoyenneté : Des généraux comme Pompée ou César accordent la citoyenneté romaine à des chefs gaulois (ex: famille de Trogue-Pompée) pour s'assurer de leur soutien militaire (cavalerie).
- Marseille, la chute : En choisissant Pompée contre César en 49 av. J.-C., Marseille perd son indépendance et ses territoires au profit d'Arles, qui devient la nouvelle alliée privilégiée de Rome.
L'ouverture commerciale et l'arrivée des Italiques
Dès le IIIe siècle av. J.-C., les marchands italiens (Italiques) concurrencent les Grecs en Gaule. Ce dynamisme économique précède et attire l'attention de Rome sur cette région stratégique
- Le vin italien : Il remplace progressivement le vin grec dans la consommation gauloise au cours du IIe siècle av. J.-C.
- Les négociants (Negotiatores) : Des hommes d'affaires venus du Latium ou de Campanie s'installent pour organiser le commerce des amphores et de la céramique campanienne
- L'axe Aude-Garonne : Le commerce emprunte deux voies majeures : le Rhône et l'axe Aude-Garonne, reliant la Méditerranée à l'Océan.
Le Ier siècle av. J.-C. est l'âge d'or des échanges entre l'Italie et la Gaule. Le vin est le moteur de cette économie, servant de monnaie d'échange contre des ressources humaines.
- Un volume massif : On estime l'importation à 100 000 hectolitres par an. Des milliers d'amphores portant la marque "Sestius" témoignent de la puissance des domaines viticoles italiens
- "Le vin contre l'échanson" : Selon Diodore de Sicile, les Gaulois sont tellement avides de vin pur qu'ils sont prêts à échanger un esclave contre une seule amphore
- La main-d'œuvre servile : Les Gaules deviennent le principal réservoir d'esclaves pour les grands domaines italiens, alimentant les besoins de Rome
L'apogée sous Auguste : la Gaule Narbonnaise
Sous Auguste, la province devient la Gaule Narbonnaise, un territoire civilisé et stable, qualifié de "plus Italie que province" par Pline. Le pouvoir multiplie les fondations coloniales (Nîmes, Béziers, Orange, Fréjus) pour installer des vétérans. Le culte impérial s'implante comme un signe de loyauté, avec des monuments prestigieux comme la Maison Carrée à Nîmes ou le théâtre d'Orange.
Sous Auguste, la province est réorganisée en "Gaule Narbonnaise" (27 av. J.-C.). Elle devient une province sénatoriale en 22 av. J.-C., signe de sa pacification totale. C'est l'époque des grandes fondations coloniales qui transforment définitivement le paysage urbain
- Les deux types de colonies :
- Droit romain (ex: Arles, Narbonne, Béziers) : Pour les vétérans des légions. Les citoyens romains y dominent les incolae (indigènes) qui n'ont pas de droits politiques au départ
- Droit latin (ex: Nîmes, Apt, Aix) : Statut intermédiaire où les élites locales accèdent à la citoyenneté romaine en exerçant des magistratures municipales. Cela favorise une fusion rapide des populations
- Le Culte Impérial : Moyen de souder les provinces autour du Princeps. On vénère le Génie ou le Numen d'Auguste (son double divin) plutôt que l'homme lui-même de son vivant (ex: Autel de Narbonne, Maison Carrée de Nîmes)
- Parure monumentale : L'empereur finance ou encourage la construction de théâtres (Orange), de forums (Arles) et de remparts (Nîmes) pour manifester la splendeur de la Pax Romana.
Le Culte Impérial : sacraliser le lien avec Rome
Résumé : Le culte rendu à l'empereur est le ciment de l'Empire. Il permet aux provinciaux de manifester leur loyauté envers le souverain
- Génie et Numen : On ne vénère pas l'empereur comme un dieu de son vivant, mais on sacrifie à son Génie (double divin) ou à son Numen (puissance divine)
- Les Flamines et Flaminiques : Prêtres et prêtresses du culte impérial, recrutés parmi l'élite la plus riche. C’est le sommet de la carrière religieuse locale
- Les Sévirs Augustaux : Association de six membres, souvent des affranchis riches. Comme ils ne peuvent être magistrats, ils expriment leur réussite en finançant des jeux en l'honneur d'Auguste
L'Administration et les Ordres Supérieurs (Haut-Empire)
La province est gouvernée par un proconsul désigné par le Sénat, assisté d'un légat et d'un questeur. Elle est qualifiée d'"inerme" car elle n'abrite pas de légions permanentes (sauf la flotte à Fréjus). Les élites locales intègrent l'ordre équestre et sénatorial à Rome (ex: Antonin le Pieux)
- Le Cursus Honorum : Carrière réglementée des sénateurs (vigintivirat, questure, préture, consulat) qui gouvernent la province
- Procurateurs : Agents de l'empereur gérant le fisc (20e des héritages) et le patrimoine impérial (mines, domaines fonciers)
- Familia Caesaris : Esclaves et affranchis impériaux (ex: messagers/tabellarii) assurant l'administration réelle sur place
- Ordre Équestre : Les notables narbonnais deviennent officiers (tribuns, préfets) puis procurateurs (ex: Burrus, préfet du prétoire de Néron)
Une civilisation poliade : l'intégration des élites
La Narbonnaise se structure autour du modèle de la cité (civitas). Les élites locales (décurions) gèrent les affaires communes et financent la parure monumentale des villes par l'évergétisme. L'intégration est telle que des Narbonnais entrent dans l'ordre équestre et sénatorial à Rome. Au IIe siècle, l'empereur Antonin le Pieux est lui-même issu d'une famille nîmoise.
La vie en Narbonnaise se structure autour de la Cité (Civitas). Les élites locales (Gallo-Romains) gèrent leur propre ville sur le modèle de Rome, assurant la stabilité de l'Empire en échange d'une ascension sociale prestigieuse.
- Le Conseil des Décurions : Le "Sénat local" composé des plus riches. Ils prennent les décrets et gèrent les finances de la cité. Le cens (niveau de richesse) requis varie selon l'importance de la ville
- Les magistrats annuels : Les duumvirs (ou quattuorvirs à Nîmes) dirigent la cité, rendent la justice et recensent la population tous les cinq ans. édiles (marchés, voirie) et questeurs (caisse publique)
- Relais de l'Empire : Les cités assurent la levée de l'impôt, la justice de proximité et l'entretien des routes (véhiculatio/postes).
- L'Évergétisme : Pratique morale où le notable finance sur ses propres deniers des jeux, des statues ou des bâtiments (ex: le podium de l'amphithéâtre d'Arles par Junius Priscus) pour obtenir prestige et honneurs (honor)
- L'amour des honneurs (Philotimia) : Un don (bâtiment, banquet) est toujours fait en échange d'un hommage public, comme une statue sur le forum
- Exemples célèbres : Caius Iunius Priscus à Arles finance le podium de l'amphithéâtre et des statues de bronze. À Vienne, deux jumeaux offrent une statue d'argent d'une valeur de 200 000 sesterces
- Le patronat : Une cité peut choisir officiellement un riche notable ou un général comme "patron" pour la défendre auprès des autorités romaines
- Promotion sociale suprême : L'intégration est telle que des familles narbonnaises entrent au Sénat à Rome dès le Ier siècle (ex: Valerius Asiaticus de Vienne). Le processus culmine avec l'empereur Antonin le Pieux, d'origine nîmoise
- Le rôle des associations (corpora) : Les métiers (artisans, marins) s'organisent en collèges qui imitent les structures de la cité, permettant même aux affranchis de s'intégrer socialement via le sévirat augustal.
La vie dans les campagnes : Pagi et Vici
La romanisation ne touche pas que les villes. Les campagnes sont organisées en subdivisions (cantons) qui participent aussi au modèle civique.
- Le Pagani : Habitants des pagi (cantons ruraux). Ils sont souvent centrés sur un sanctuaire rural (comme celui de Larraso à Moux).
- Conflits sociaux : Une inscription de Gémenos montre les habitants d'un pagus luttant pour conserver l'accès gratuit aux thermes d'Arles, aidés par un riche affranchi protecteur.
- Associations professionnelles (Corpora) : Les artisans (comme les fabri de Narbonne) s'organisent en collèges qui imitent la structure de la cité, élisent leurs chefs et honorent leurs patrons.
